Musique Rencontre

Après le drame, quel avenir pour les free parties en France ?

Le 21 juillet dernier, jour de la fête de la musique, un violent affrontement a eu lieu entre des amateurs de musique électronique et les forces de l’ordre près de la Loire à Nantes. Plusieurs personnes sont tombées à l’eau dont Steve Maia Caniço, porté disparu. Son corps a été retrouvé un mois plus tard dans la Loire. Violences policières, répression, saisie de matériels, la fête libre est-elle finie en France ? Nous avons rencontré Joël Tambour alias Suburbass, artiste de musique électronique et conseiller qui s’appuie sur sa double nationalité musicale pour redorer l’image de la fête libre. Et si nous prenions exemple sur la République tchèque ? Rencontre.

35 ans de production, 23 ans de scène et une passion : la musique, qu’il partage entre la France et la République tchèque. Ancien fonctionnaire d’État, il s’est installé à Prague pour se consacrer uniquement à la musique et a participé aux premiers Czech Tek, ces légendaires teknivals qui ont eu lieu entre 1994 et 2006 en République tchèque. Suburbass raconte :

« La première fois que j’ai participé à un Czech Tek c’était en 1999, c’était tout nouveau pour moi ce pays. J’ai adoré l’ambiance et le bon esprit des tchèques par rapport à la France qui était un peu plus trash, plus hardcore à l’époque. J’étais déjà au sein d’un collectif de sound system en France et j’ai doucement commencé à donner des conseils aux tchèques. Et au fur et à mesure je me suis un peu retrouvé dans l’organisation et c’est ainsi que j’ai commencé à travailler en parallèle sur la scène française et tchèque. »

L’ère des Czech Tek

Malheureusement en 2005, la fête tourne au drame suite à l’intervention violente des forces de l’ordre sur un terrain légalement loué par les organisateurs pour l’occasion, mettant en danger la vie des teufeurs. Selon Techno+, des dizaines de blessés et un mort ont été recensés. Suburbass :

« Avant Woodstock, les gens étaient contre les festivals rock pensant que les participants n’étaient que des hippies qui venaient d’un autre monde. Ça a tellement été médiatisé que quand la population a vu que c’était leur propre jeunesse qui apparaissait sur les postes de télévision, les gens ont réalisés que les participants à ce genre de festival n’étaient pas des extraterrestres mais leurs propres enfants. Ça a été la même chose pour les Czech Tek, les gens ont vu leurs propres enfants se faire tabasser un samedi après-midi alors qu’ils étaient en train de faire la fête. Il y avait des villageois avec leurs enfants qui ont été surpris par le rouleau compresseur de la police […] Pendant un an, nous avons eu le soutien de la population tchèque, des artistes pop, rock, folk, des poètes, des politiciens… La population était tellement choquée que même les journalistes se sont mis de notre côté lorsque la police et le premier ministre n’étaient pas en mesure de se défendre puisqu’ils avaient eux-mêmes transgressé les règles. Le premier ministre a vu jouer son honneur en annonçant sa démission aux médias s’il ne mettait pas fin à cette fête dans les plus brefs délais alors il a tout fait pour ne pas démissionner mais il s’est mis toute la population tchèque à dos. »

L’année suivante, 40 000 personnes étaient attendues sur l’événement suite à la médiatisation du tragique événement de 2005. Cependant, l’édition de 2006 a signé la fin de l’ère du teknival en République tchèque pendant plus de dix ans pour des raisons de logistique, de sécurité et de propreté.

Braver l’interdit pour faire la fête

« La culture club est très présente en République tchèque et c’est pour cela que les free parties n’ont pas explosé. L’accès à une scène où les gens pouvaient s’exprimer était déjà très ancré dans le pays contrairement à la France et à l’Angleterre où nous étions bridés. Nous avions l’interdiction de jouer ce genre de musique électronique alors nous nous sommes retranchés sur les raves comme alternative. » Suburbass

En 1995, la publication d’une circulaire ministérielle intitulée, Les soirées raves : des situations à haut risque en France, a fait exploser le mouvement des free. Plus le système répressif était sévère, plus la scène prenait de l’ampleur et se démocratisait par souhait de braver les interdits comme le souligne Suburbass : « En République tchèque de nombreuses free parties sont légales, alors le mouvement tend à rester au même stade. Les gens ne vont pas faire beaucoup de kilomètres pour faire la fête et s’ils en ratent une, ils savent qu’une autre les attend le week-end d’après. Alors qu’en France, il y a une grande soif et une espèce de rage. Du coup, plus le système est répressif, plus il grossit, c’est comme la weed ».

Victime d’une mauvaise image qui lui colle à la peau, la musique électronique a du mal à se faire une place en France malgré sa popularité. Tel fût le cas à Nantes, le 21 juin dernier où les sound system ont dû s’installer près des quais, emplacement pourtant déclaré en tant que site dangereux ; car l’organisation n’avait pas obtenu l’autorisation nécessaire pour jouer en ville. Dans un article publié sur France Info, Samuel Raymond coordinateur de l’association Freeform, en charge d’accompagner les jeunes dans l’organisation d’événement électro soulève la question suivante : « […]Quelle place fait-on pour ces pratiques de jeunes ? Quelle place la collectivité décide de faire pour que cela se passe mieux et que ce genre de drame ne se reproduise pas ?[…] Cela pose la question de la place que l’on fait aux musiques électroniques et aux sound system dans la société, dans la ville. On a toujours tendance à les repousser à la périphérie, à considérer que c’est une pratique marginale. »

Le rejet culturel de la France exprimé au sujet des musiques électroniques tel que le hardcore, frenchcore, tribe, mental, psytrance, glitch… ne permet pas à celles-ci de s’imposer tandis que la demande est à son apogée. Musique dite « underground », souvent minimisée par rapport à d’autres styles de musique ; l’article publié sur Konbini met en lumière cette inégalité pourtant absente dans d’autres pays :  « En Hollande, les events de hardcore se comptent par dizaines et le genre est complètement généralisé. Une situation à l’extrême opposé de la France, où de tels événements peinent à émerger et sont encore extrêmement stigmatisés. Une différence culturelle, qui a engendré une législation bien spécifique, et un encadrement radicalement opposé entre les deux pays. Aux Pays-Bas, cette musique est encadrée. En France, elle est pestiférée et doit être jouée la majorité du temps dans des free parties illégales. ».

Une nette distinction que l’on peut aussi remarquer en République tchèque. Suburbass : « Londres et Paris sont en train de perdre leur scène, il y a très peu de lieux disponibles pour écouter ce genre de musique en toute légalité. Lors de leur séjour à Paris, beaucoup de tchèques me demandent des recommandations de clubtel que le Crossclub sans que je puisse leur en fournir. Ils ne se rendent pas compte de l’offre que leur pays leur propose. Nous serions ravis d’avoir la même possibilité en France ».

Le 4 août dernier, un incendie s’est déclenché près d’Angers lors d’une free party. Le long week-end du 15 août, a été hautement surveillé pour éviter toute fête illégale. Alors avec un public qui s’agrandit de plus en plus, quelles mesures sont à prendre en France pour danser librement en toute sécurité ?

« You might stop the party, but you can’t stop the future »5, interview avec Suburbass

Comment rendre la fête plus propre et protéger l’environnement ?

« Pendant longtemps la France a été en avance en ce qui concerne le nettoyage. On demandait aux participants d’être acteur et de ramasser leurs propres déchets. Malheureusement, ce n’était pas assez. En République tchèque, avec la possibilité de louer des terrains légaux c’est plus simple, nous pouvons installer des bennes à ordure. Mais au départ nous avions instauré un système de donation pour participer au frais de nettoyage ».

Comment changer l’image de la fête libre, souvent stigmatisée en France, afin que cette dernière soit reconsidérée par le gouvernement ?

«  Le teknival ne doit pas être une obligation. C’est beaucoup de responsabilité et c’est aussi une trop mauvaise publicité. Cet événement est extrêmement médiatisé et cela peut causer préjudices à l’ensemble des free parties. En République tchèque, nous avons beaucoup de possibilités de terrain et nous avons choisi de garder cette tranquillité là en arrêtant le teknival pendant plusieurs années. Maintenant, j’essaie à nouveau de me servir de l’expérience tchèque pour conseiller la France. Il serait temps de faire une pause avec les teknivals afin d’instaurer une législation sur la fête libre plus souple, sans la réprimer mais pour apporter davantage de sécurité aux participants ».

Comment laisser de la place à cette scène électronique sans tuer l’esprit des free ?

« En République tchèque, ce sont de toute façon les mêmes personnes qui se rendent au gros événement comme le X-Massacre pendant l’hiver et ceux qui attendent qu’une chose : l’été, pour pouvoir danser en extérieur. Les gros événements et les free parties ne se dérangent pas, elles grandissent ensemble sans qu’une scène ne tue l’autre comme beaucoup ont pu penser ».

La riche influence musicale de la scène française en matière de musique et culture électronique s’est rapidement exportée dans toute l’Europe comme le souligne Suburbass : « Au départ, la majorité de la musique qu’on jouait en République tchèque venait de production française car il n’y avait pas beaucoup de disques tchèques. La scène française a énormément influencé la scène européenne grâce à l’explosion des sound system et des artistes à ce moment-là.» Toutefois, le public français ne peut pas encore profiter pleinement de ses propres artistes. La promotion des artistes français et une régularisation de la fête permettrait pourtant de dynamiser certains territoires locaux. Tel est le but de l’association Dox’art company, qui s’efforce de promouvoir et de laisser une place à cette culture techno en Normandie. Cette année, la 3ème édition du festival a été un franc succès.

Artistes tchèques :

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